Les Brèves

    Sciences-Co

    Robin Degron

    Professeur à La Sorbonne et à Sciences-Po, cet Olivétain au savoir impressionnant vient de publier un livre instructif sur le fonctionnement des finances publiques en France. Au milieu d’une pléiade de sigles et de concepts ardus, il plaide pour des solutions faisant la part belle aux processus de « co-constructions ». Rencontre. Benjamin Vasset

    C’est un petit livre rouge, mais n’y voyez vraiment aucun rapport avec un quelconque best-seller du début des années 60 paru en Extrême-Orient. « Sorbonnard » et maître de conf’ à Sciences-Po, Robin Degron n’a d’ailleurs pas fondamentalement l’allure d’un Maoïste convaincu. Convaincant, il l’est pourtant, mais c’est son métier. D’accord, un prof’ de fac ne possède pas toujours des qualités oratoires aptes à faire soulever son auditoire : certains, et l’on parle en connaissance de cause, ont un charisme qui dépasse de peu celui d’une crêpe Suzette. Ce n’est visiblement pas le cas du vaillant quadragénaire qui se tient face à nous : traçant de grands cercles imaginaires sur la table, faisant preuve d’un débit de haut vol, il paraît appartenir à cette race des pédagogues entraînants pour qui l’on aurait presque envie de lire la Vulgate en araméen. La sienne se divise pour l’instant en trois ouvrages rédigés de sa main et dont le dernier tome, paru en janvier, n’est, à première vue, pas destiné à squatter la première place du book office des librairies : son Essentiel des finances publiques à l’heure européenne n’est pas un thriller à l’eau de rose et encore moins un roman de gare que l’on tiendrait entre ses doigts gourds. Marc Lévy et Guillaume Musso peuvent encore scribouiller en paix, le dernier livre de Robin Degron ne transcendera pas forcément la célèbre « ménagère de moins de 50 ans », encore que, écrit son auteur en préambule, « ce livre s’adresse aux citoyens contribuables soucieux d’exercer leur droit de vote de manière éclairée. »

    Quelques échéances électorales de première importance pointent en effet leur bout de leur nez d’ici à quelques semaines et, pour le moment, Robin Degron regrette que des « questions de fond n’aient toujours pas été posées » durant une campagne présidentielle qui frise l’indécence mais qui a déjà fendu certaines limites de l’outrance. « Je vise un public plus vaste que les étudiants de haut niveau que j’accompagne à Paris », pose-t-il ainsi pour présenter son plus récent travail d’écriture, dernier volet d’une réflexion commencée par la rédaction d’un essai sur le développement durable, puis prolongée par une ouvrage sur la nécessité d’une simplification de l’organisation territoriale de la France. « La question, c’est celle-ci : comment peut-on travailler ensemble ?, exprime Robin Degron. Pour moi, il faut contractualiser pour articuler les politiques publiques. Mais une fois qu’on a décidé cela, il faut aussi comprendre les moyens qui sont à notre disposition. » D’où ce livre récapitulatif et concis sur le fonctionnement du système des finances publiques aux échelons national et local, sans oublier évidemment les relations à l’Europe, une institution de plus en plus érigée, de nos jours, comme le nouveau Grand Satan des courants protestataires. « C’est facile de se défausser sur cette Europe qui semble loin de nous, s’agite Robin Degron. Mais on l’accuse de maux dont on ne lui a pas donné la responsabilité, comme celle de l’harmonisation sociale vers le haut. Le grand loupé a été l’échec du Traité Constitutionnel Européen. On a raté l’occasion de passer d’un système de syndicat mixte européen à une confédération. » Face aux voix qui s’élèvent, chaque jour plus fortes, pour sortir qui de l’euro, qui des traités, l’Olivétain s’interroge à haute voix : « a-t-on le choix de faire autrement ? Bien sûr, il faut un réalignement du bloc européen. Mais n’a-t-on pas intérêt à s’associer pour peser ? »

    L’homme sous l’expert

    Ancien ingénieur des Eaux et Forêts, Robin Degron voit loin. Son regard périphérique porte sur l’avenir sans de détourner du passé, et pour cause : « quand vous travaillez sur une chênaie vieille de plus de 200 ans, il y a un rapport à l’histoire qui se pose forcément. Vous arrivez un peu mieux à percevoir la relativité du fait technique. » Ce fait technique dont il est aujourd’hui un spécialiste et qui fait à ce titre de lui un de ces « technocrates » qu’on accuse, en coulisses, de tirer les ficelles. Entré à l’ENA à 28 ans, Robin Degron ne dément pas être un « haut fonctionnaire », mais préfère l’épithète d’« expert » à celui de « technocrate », vilipendé à droite comme à gauche dans une espèce de sarabande aussi hypocrite que malvenue. « Moi, je me considère dans une espèce d’entre-deux, résume-t-il. Aujourd’hui, il y a une disjonction entre des gens qui vivent au plus simple et un monde de plus en plus complexe. Je pense qu’il faut monter en gamme la compréhension du citoyen. »

    Pour cela, Robin Degron se montre adepte du « co », « co-construction » ou « co-évolution », deux concepts qu’il reprend volontiers puisque, dans un monde interpénétré, le choix du collectif n’est déjà plus une éventualité, mais une nécessité fondamentale. Mais qui dit liens dit aussi nœuds, et il n’est pas toujours aisé d’en démêler les fils. Aussi la question de la vision est au centre de la réflexion de cet Olivétain. « Il faut nous donner des outils à long terme, plaide l’expert. L’un de nos grands problèmes, c’est l’annualité des budgets. L’Europe, elle, se dote de cadres financiers pluriannuels, qui lui permettent d’avoir une politique long-termiste. » Dans ce contexte, la rotation du pouvoir n’est-elle pas un frein ? « Il faut faire avec le système démocratique, répond Robin Degron. Cinq ans, c’est un mandat assez long pour pouvoir porter des réformes. Mais il faut que ce soit clair et défini dès le début. Désormais, nous ne pouvons plus nous permettre de louvoyer. »

    « Nous vivons dans une espèce d’immédiateté permanente »

    Car selon lui le temps presse déjà, et les quatre enjeux majeurs qu’il a ciblés ne pourront plus autoriser la moindre tergiversation. « Les problèmes liés à la sécurité coûteront cher et dureront longtemps, tout comme la transition énergétique dans laquelle nous sommes entrés. Pour assurer la transition numérique, nous devrons aussi réaliser des infrastructures. Et la question de la transition démographique, dont personne ne parle, va devenir centrale. » D’où un besoin de se doter d’une gestion « d’une extrême rigueur », puisque, vu les ressources qui sont amenés à se tendre et à rétrécir, « nous ne pourrons plus surdimensionner nos investissements. » Un discours qui n’est pas neutre à quelques semaines du premier tour des présidentielles, mais Robin Degron refuse de révéler quel bulletin il glissera dans l’urne. « Ma posture n’est pas celle d’un politique », balaye-t-il, préférant mettre en avant sa mission de médiation au milieu d’une « actualité qui opacifie ». Un médiateur qui, à l’évocation d’un ancien professeur aux allures de mentor décédé il y a quelques mois, finira aussi par fendre l’armure. Les yeux embués, ce père de cinq enfants glissera : « Je suis le produit de toutes ces rencontres que j’ai pu faire avec de grands bonshommes qui ne brillent pas dans les médias, mais qui sont des figures marquantes de mon histoire. » Même pour un expert des finances publiques, cela compte aussi.

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    • CV

      09/08/1971 : naissance à Grenoble (38)

      1999 : boucle une thèse sur les forêts françaises

      2005 : sort de l’ENA

      2012 : publie son premier livre, La France, bon élève du développement durable ?