Les Brèves

    « Arrêtons de changer les règles du jeu »

    Hugues Saury

    Quel avenir pour les Départements après l’élection présidentielle ? Du Loiret, Hugues Saury plaide pour un statu quo dans le découpage territorial mais demande par ailleurs une « décentralisation complète » sur certains sujets. Agriculture, mineurs étrangers isolés… Le président du conseil départemental fait aussi un large tour de l’actualité lointaine.

    Benjamin Vasset

    La Tribune HebdO : Le Département et la Région ont signé le 25 janvier dernier une convention sur les aides agricoles. Ce document sera-t-il suffisant pour relever un secteur sinistré par les événements des derniers mois ?

    Hugues Saury : J’aimerais, mais les problèmes de l’agriculture sont à la fois structurels et conjoncturels. Les agriculteurs doivent faire face à des règles compliquées, des normes qui sont parfois aberrantes et des aléas climatiques. Comme nous l’autorise la loi NOTRe, nous avons signé avec la Région cette convention pour pérenniser une politique de soutien à l’agriculture. Nous allons mobiliser un peu plus d’1 M€, dont 700 000 € destinés à de l’aide à l’investissement. Il y a aussi une aide, en fonctionnement, à la Chambre d’Agriculture.

    La Tribune HebdO : Pourquoi le Département continue-t-il à soutenir le secteur agricole alors qu’il n’y est plus obligé ?

    H.S : On a dit dès le départ qu’on voudrait poursuivre dans cette voie. On est dans un département mixte, urbain, mais aussi très rural. L’agriculture, qui est une activité économique majeure pour le territoire, a aussi des répercussions sur les questions d’aménagement du paysage. Après, l’agriculture dépend des politiques nationale et européenne. Je crois que tout le système est à bout de souffle et qu’il faut le remettre à plat. Il y a des agriculteurs qui vivent bien, mais d’autres qui doivent faire face à des situations très compliquées, avec des conditions de travail dures.

    La Tribune HebdO : Ce n’est pas tout à fait de votre ressort, mais quand vous voyez qu’il neige des particules fines sur Orléans, vous vous dites quoi ? Quels sont les leviers que peut actionner le Loiret pour favoriser la « transition écologique » ?

    H.S : Tous les bâtiments que le Département construit aujourd’hui doivent être le plus vertueux possible. Nous essayons aussi de renouveler au mieux notre flotte automobile. Je signale d’ailleurs que nous avions d’ailleurs lancé il y a quelques années une sorte de Blablacar local qui n’avait pas eu, c’est vrai, le succès escompté. Mais nous avions tout de même construit plusieurs zones de covoiturage. Nous subventionnons aussi beaucoup de travaux d’assainissement pour dépolluer les nappes phréatiques. Après, nous parlons là d’un sujet majeur de notre époque qui aura bientôt d’autres conséquences, comme les migrations de réfugiés climatiques.

    « Les déserts médicaux ? Une situation anormale»

    La Tribune HebdO : Quel est le sens de la convention récente signée par le Département avec les Services d’Aide et d’Accompagnement à Domicile (SAAD) ? Bien vieillir dans le Loiret, cela signifie quoi ?

    H.S : Il y avait des relations extrêmement tendues depuis longtemps entre le SAAD et le Département, et cela faisait longtemps que nous n’avions pas réévalué la tarification horaire. Plus largement, le Loiret veut accompagner le maintien des personnes à domicile le plus longtemps possible. 140 M€ sont fléchés pour accompagner ce plan « Loiret bien vieillir », dont 25 M€ vers les Ehpad. Nous engageons aussi des actions (alimentation, culture…) pour nous permettre de vieillir dans de bonnes conditions.

    La Tribune HebdO : Bien vieillir, c’est aussi être bien soigné. Et la situation du Loiret est préoccupante. On parle de « désert médical »…

    H.S : C’est vrai, la situation est compliquée et anormale, autant dans le milieu urbain que rural. Mais quand on parle avec l’ARS, elle nous dit qu’il y a des choses qui vont dans le bon sens. Le Département a lancé sept dispositifs – les subventions les maisons de médecine de garde, par exemple –, on a aussi donné des bourses aux étudiants en médecine, avec un succès relatif, c’est vrai, car peu ont été intéressés.

    La Tribune HebdO : Le Loiret est-il défavorisé par la présence, à Tours, du CHU ?

    H.S : Je ne pense pas, car quand on s’éloigne de plus de 30-40 km de Tours, le phénomène est identique à ce qui se passe chez nous. Je pense, par contre, qu’il y a un problème de numerus clausus à la faculté : on fait venir des médecins du monde entier dans les hôpitaux, alors qu’on fait bosser nos propres étudiants comme des fous et que très peu sont pris en deuxième année. Par ailleurs, la répartition démo-géographique n’est pas du tout égale : on n’aurait sûrement pas cette conversation à Avignon ou Aix-en-Provence…

    La Tribune HebdO : Faut-il donc interdire les médecins de s’installer en Côte d’Azur ou dans les Bouches-du-Rhône ?

    H.S : C’est un sujet tabou chez les médecins, il y a des lobbys très forts. Ce serait le rôle des pouvoirs publics et du législateur d’organiser le service à la population. C’est anormal de devoir attendre 8 ou 10 mois pour un RDV chez l’ophtalmo.

    La Tribune HebdO : Il faudrait donc bâtir une sorte de carte médicale ?

    H.S : Ce qui est sûr, c’est qu’il faut revoir les règles du jeu, qui ne répondent plus aux besoins de la population, car quand vous allez sur le terrain, ce sujet revient dans le Top 2 ou 3 des préoccupations. Dans les communes, on entend des histoires incroyables, avec, comme à Bray-en-Val, des médecins étrangers qui arrivent, restent six mois et repartent sans prévenir personne. Alors, nous, on finance les MSP, ce qui est une bonne chose, mais encore faut-il avoir le médecin qui va bien avec… En même temps, c’est un peu choquant, je dois le dire, que de l’argent public vienne aider à l’installation de professionnels libéraux.

    La Tribune HebdO : Sur l’accueil des mineurs étrangers isolés, le Loiret en fait-il assez ?

    H.S : Aujourd’hui, les règles ont changé : il existe une répartition plus équitable d’un département à l’autre. Ce qui est normal, car le coût important de ce phénomène de solidarité nationale doit être partagé. Le Loiret doit ainsi accueillir aujourd’hui 1,11 % du nombre de mineurs étrangers isolés au niveau national. Hors Pierreffitte et Cerdon, qui ne dépendent pas de nous, on est passé en un an d’environ 70-80 mineurs accueillis à 206 aujourd’hui. Cela pose des problèmes de structures d’accueil, qui sont saturées, et de coût, qui ne sont pas négligeables. Si on accueille un mineur dans une structure vraiment adaptée, cela représente 45 000 € par an. Ce qui est difficile, c’est qu’on n’est pas maître du flux et qu’on se retrouve souvent devant le fait accompli. Après, notre rôle, c’est d’accueillir dans les meilleurs conditions ces mineurs qui ont envie de s’intégrer et de travailler et qui, je le précise, ne sont pas du tout des gens compliqués à gérer pour nos services. Mais quand on est dépassé par le nombre, on ne peut plus accueillir comme il se doit.

    La Tribune HebdO : Sur ce sujet, qu’est-ce une politique de droite – ou de gauche – au niveau départemental ?

    H.S : Les Départements appliquent un principe de réalité. La Loire-Atlantique, qui est à gauche, prend les mêmes mesures que nous. En juin prochain, nous adopterons une nouvelle politique pour assurer une meilleure coordination entre les acteurs concernés et pour aider plus favorablement ceux qui sont méritants parmi ces mineurs.

    La Tribune HebdO : Vous parlez de ce jeune sans-papiers qui a gagné récemment le concours du meilleur apprenti zingueur ?

    H.S : Je ne connais pas son parcours, mais un gamin comme ça, oui, est très méritant. Alors certains diront que c’est de l’élitisme, de l’immigration choisie, mais moi, je pense que les jeunes qui arrivent et ont envie de s’en sortir, c’est notre rôle de les aider.

    La Tribune HebdO : Et cela passe par quoi ? Une aide financière ? Une accélération de la demande d’asile ?

    H.S : Personnellement, ça ne me choquerait pas.

    « Les réductions d’effectif ? On peut encore faire des efforts »

    La Tribune HebdO : Durant la présidence Sarkozy, le coup est passé près pour les départements. Avec un probable gouvernement de droite, craignez-vous une démarche similaire qui consisterait à affaiblir les compétences des départements ?

    H.S : Sarkozy n’était pas favorable à la suppression des départements : il voulait créer des conseillers territoriaux qui auraient siégé à la fois au Département et à la Région. Celui qui a voulu supprimer les Départements, c’est Valls. On n’arrête pas de parler de « millefeuilles », mais ceux qui sont les plus coûteux, ce sont les millefeuilles horizontaux. Je prends l’exemple du RSA : les règles et les montants sont définis par l’État, les prestations sont versées par la CAF et le Département verse ensuite une partie des compensations de l’État à la CAF ! En termes de gestion et de contrôle, c’est une aberration. Ensuite, supprimer les Départements aurait été une grave erreur politique, car les citoyens ont besoin de proximité : comme le dit Gérard Larcher, ils veulent des « élus à portée d’engueulade ».

    La Tribune HebdO : Avez-vous des garanties de François Fillon dans ce domaine ?

    H.S : L’ensemble des candidats à la présidentielle parlera aux présidents de Département en mars prochain. Ce sera sûrement très intéressant… Je pense que notre organisation actuelle correspond grosso modo à ce qu’attendent les gens. Après, il faut une décentralisation complète sur certains dossiers. Nous devons aussi mieux travailler ensemble à plusieurs niveaux, notamment sur certains services supports. Pour le reste, cessons de changer les règles du jeu en permanence, et faisons déjà sérieusement ce qu’il y a à faire.

    La Tribune HebdO : Dans votre famille politique, Alain Juppé avait insisté sur la nécessité d’une pause en la matière. S’il est élu, François Fillon en fera-t-il de même ?

    H.S : Je l’espère. Il insiste sur le redressement de notre pays par l’économie et a une priorité : la réduction des effectifs. La RGPP, en 2007, n’avait touché que 180 000 fonctionnaires dans les services de l’État, et ça n’avait déjà pas été simple. 500 000 fonctionnaires, c’est 8 % de l’effectif total, et ça ne va pas se faire du jour au lendemain. Mais d’une collectivité à l’autre, et même dans notre propre région, il y a de grandes différences dans le nombre d’agents employés. Il y a des efforts à faire à ce niveau-là.

    La Tribune HebdO : Si on vous dit à partir de mai 2017 : « M. Saury, vous devez supprimer 8 % de vos effectifs dans votre Département », vous faites comment et vous taillez où ?

    H.S : J’aurais beaucoup de mal, parce que le Département a fait des efforts de gestion extrêmes depuis des années, alors que d’autres n’ont pas commencé. Il faudrait donc penser en termes de nombre d’agents par rapport au nombre d’habitants, ce serait une application intelligente de la règle.

    La Tribune HebdO : Le Département du Loiret est-il au taquet au niveau des effectifs ?

    H.S : Non, on peut encore faire des efforts, mais nous avons pour notre part engagé depuis longtemps cette démarche.

    La Tribune HebdO : Comment appréhender désormais la relation entre le Département et Orléans Métropole ? Avez-vous ressenti, au cours des derniers mois, une défiance des territoires ruraux face à l’émergence de la Métropole ?

    H.S : En termes d’habitants, le Loiret, comme Orléans Métropole, sont dans une moyenne basse. Aucun des deux n’a la taille critique pour mener des politiques lourdes comme l’insertion ou les politiques sociales. Ce qui est important, c’est qu’Orléans garde son statut de capitale régionale. Ensuite, il faut que l’on trouve le bon accord avec Orléans Métropole pour que les politiques qui lui seront transférées ne déshabillent pas le Département. C’est vrai qu’en milieu rural, il peut y avoir des inquiétudes, c’est vrai, mais je crois qu’elles sont apaisées aujourd’hui.

    La Tribune HebdO : Il n’y a donc pas de fracture territoriale dans le Loiret ?

    H.S : Parle-t-on d’une réalité ou d’un sentiment ? Aujourd’hui, il existe une réalité de services en milieu rural. Je ne vais pas vous dire qu’elle n’existe pas, mais le Département fait, en tout cas, tout pour la réduire. Après, il y a le sentiment, et c’est compliqué d’agir sur ça. Il faut mettre en avant les atouts de la ruralité et, surtout, agir sur l’emploi. Et là-dessus, je ne suis pas certain que la loi NOTRe, qui enlève cette compétence au Département, ait eu raison…

    « Les gens veulent des élus " à portée d’engueulade " »
    Hugues Saury, président du Conseil départemental du Loiret

    Les Brèves

    • Sur le « Pénélope gate »…

      « Je ne peux pas nier que cette affaire m’a troublé, explique Hugues Saury. La crédibilité de François Fillon en a pris un coup, sa communication a été extrêmement mauvaise, et, comme les gens de la rue, j’ai été déçu. Mais je suis bien obligé de dépasser cela et je continue de croire qu’il est le meilleur candidat pour mener les bonnes réformes. Après, à travers cette histoire, c’est toute la classe politique qui est entachée. Or, la très grande majorité des élus fait son boulot honnêtement, dans le sens de l’intérêt général. »