Les Brèves

    « Il faut reconquérir la confiance du public »

    interview : Edwy Plenel, co-fondateur de Médiapart , de passage à Orléans

    Le 6 avril dernier, Edwy Plenel, l’une des plus célèbres figures du journalisme en France, était l’invité d’une table ronde aux Voix d’Orléans. Avant son intervention, nous avons pu converser avec lui sur le métier, ses pratiques, et le lien de plus en plus distendu, aujourd’hui, entre les journalistes et leurs lecteurs.

    benjamin vasset

    Dans cette période difficile de dialogue entre les médias et le public, la faute n’en revient-elle pas principalement aux journalistes, qui n’expliquent pas assez comment ils fabriquent l’information ?

    Je crois surtout que nous, les journalistes, devons nous battre pour reconquérir la confiance du public. On ne peut plus se lamenter en se plaignant que le public nous déserte, nous critique ou nous haïsse. Avec Médiapart, nous avons démontré que la révolution digitale n’entraînait pas la dévalorisation du journalisme. Nous faisons un journalisme participatif et ouvert à la critique du public, mais aussi un journalisme plus offensif par ses révélations et ses enquêtes. Nous avons aussi montré que le numérique n’était pas obligatoirement synonyme d’immédiateté, de buzz et de clash des opinions. Et cela marche, puisque Médiapart est aujourd’hui une entreprise florissante, avec près de 160 000 abonnés.

    Le modèle que vous avez créé sur le plan national peut-il se décliner au plan local ? Ici, à Orléans, un pure player qui se réclamait de votre modèle n’a pas réussi à survivre…

    Nous pensons que c’est possible, et c’est pour ça que nous aidons, soit par des partenariats éditoriaux, soit par des soutiens financiers, des tentatives comme Médiacités ou Marsactu. Mais le vrai problème de ces tentatives avortées -à Orléans, Dijon ou Nancy- c’est la question du sous-financement. Pour conquérir un public -et surtout lorsque le bassin de population est petit- il faut avoir assez d’argent pour proposer une offre conséquente. Au départ de Médiapart, j’avais mis une condition : avoir assez d’argent pour tenir trois ans en payant très correctement une équipe de 25 journalistes confirmés. C’est ça qui a fait notre succès.

    « je suis frappé par l’insuffisance de culture, dans ce pays, sur l’histoire de la liberté de la presse »

    Seriez-vous favorables à ce qu’il y ait plus d’histoire des médias et d’explication du fonctionnement de la presse à l’école ? On a l’impression que les enfants, qui seront des citoyens et des électeurs, ne savent pas comment les médias fonctionnement...

    Vous avez entièrement raison, mais c’est vrai aussi pour les écoles de journalisme, où l’on n’enseigne pas assez de points de repères. En ce moment, nous vivons une véritable transformation avec le numérique, qui sera peut-être l’équivalent de l’invention de l’imprimerie. Or, pour bien maîtriser le présent et inventer un futur positif, il faut connaître le passé. Je suis très frappé par l’insuffisance de culture en France, chez les politiques, les journalistes, et dans la société en général, sur l’histoire de la liberté de la presse et de ses combats fondateurs. Je rappelle d’ailleurs souvent que le droit de savoir est plus important que le droit de vote, et qu’il fait partie des quatre droits fondamentaux.

    Vous-mêmes, faites-vous du lobby au ministère de l’Education nationale, par exemple, pour que les pouvoirs publics sensibilisent mieux au rôle de la presse ?

    Non, parce je préfère m’adresser au public plutôt qu’aux puissants. Mais je vais vous raconter une anecdote : après l’attentat contre Charlie Hebdo, la ministre de l’Education nationale de l’époque, Najat Vallaud-Belkacem, avait convoqué des médias. J’ai propose de refaire ce qui s’était passé avant mai 68, à savoir un grand colloque sur la presse et l’école, qui serait d’autant plus utile aujourd’hui que tous les jeunes vivent avec un smartphone entre les mains. La ministre a dit « pourquoi pas ? », mais derrière, son administration -ou Manuel Valls- ont laissé tombé cette idée. Et aujourd’hui, on propose -quelle vision bien pauvre !-, de mettre des drapeaux tricolores dans les salles de classe, alors qu’il faudrait plutôt y afficher la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Laquelle rappelle que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits...

    « une société consciente, c’est une bonne nouvelle ! »

    Comment expliquez-vous le fait que les lecteurs sont, certes, friands d’enquêtes et de scoops, mais qu’ils adorent autant les « journaux de bonnes nouvelles » ou les informations dites « positives » ?

    Je ne suis pas un directeur de conscience, ce n’est pas à moi de dire ce qu’il faut faire ou penser. Nous, journalistes, devons aussi rendre compte aussi d’expériences positives qui s’inventent dans la société. Et pour moi, quand je vois les Gilets jaunes, quand je vois des travailleurs, des retraités ou des femmes isolées qui se mobilisent pour prendre leur destin en main, en partant de la question de l’injustice fiscale pour arriver jusqu’à la question démocratique, c’est positif. Tout comme il est positif de montrer ces jeunes qui se mobilisent pour le climat. Ce qui est négatif, c’est qu’on réprime ces gens-là, qu’on s’en prenne à eux, alors qu’une société consciente, c’est une bonne nouvelle.

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    • À côtés

      Edwy Plenel est une « star » du journalisme en France. Mais quand il vient à Orléans pour participer aux Voix, à Dupanloup, il prend le train et le tramway, sans forfanterie... Parler à Edwy Plenel, c’est aussi parler à Médiapart, dont il est LE visage et dont il promeut le travail à chacune de ses interventions médiatiques. Meilleur VRP de son propre média, il a aussi fait boire du petit lait à Jean-Pierre Sueur le 6 avril dernier, lors de la table ronde à laquelle il était invité, en rappelant l’importance qu’avait eu le Sénat et sa commission d’enquête parlementaire lors de l’affaire Benalla (dont JPS était co-rapporteur). Médiapart avait en effet été le premier médias à révéler des incohérences dans la gestion des passeports diplomatiques de l’ex-M.Sécurité d’Emmanuel Macron ; des révélations dont s’était notamment emparés les sénateurs pour convoquer de nouveau Alexandre Benalla face à eux.