Les Brèves

    Max Rapailles Tourneur faiseur

    Tourneur sur bronze -puis sur bois- aujourd’hui retraité, il défend et promeut son expérience du compagnonnage, qui emmène les « hommes sur les chemins de la vie ». benjamin vasset


    Àla fin, ça s’arrose. S’engouffrant dans un box aux allures de capharnaüm, Max Rapailles en sort deux minutes plus tard avec une jolie bouteille de Vouvray, année 1989 siouplaît. « Allez, prends-la, ça me fait plaisir », nous dit-il en nous plaçant la quille dans les pognes. L’anecdote prête à boire autant qu’à sourire, mais révèle surtout un tempérament où cohabitent le partage et la transmission, deux valeurs que notre interlocuteur, 68 ans au compteur, s’est emparées comme d’un rondin de bois. Amical, l’homme reste tout de même sur ses gardes : « mieux vaut un "vous" qu’un mauvais "tu" ! », nous répond-il, rigolant à moitié, quand on lui demande de se tutoyer. Le reste est à l’avenant : doté de la gouaille d’un titi, l’homme se sait bavard, mais prévient : « je dis toujours aux apprentis : méfie-toi des silencieux et de ceux qui ne payent pas de mine. Ce sont eux qui te filent les plus grandes claques ! »

    Le récit de sa vie en fait l’effet d’une, d’ailleurs, tellement elle déborde d’arrêts sur images et de flashbacks impromptus. Tenez : il raconte comment, vers ses 15 ans, son père racheta un bois du côté de Montargis et y aménagea, pour toute la famille, un habitat sommaire à l’aide de deux cars en fin de vie… « Après ça, ça a été campagne de défrichage pour tout le monde et, pour construire la baraque, on allait chercher 110 briques tous les midis … », déclare-t-il. On écarquille les yeux de temps à autre, il repart sabre au vent. La feuille un peu dure, la moustache fournie, il est un vrai personnage de portrait dont les racines remontent loin. Dès 13 ans et quelques, il fut ainsi mis au turbin, un boulot de « grouillot chez un mécano », où il se forgea ses tous premiers outils, qu’il a d’ailleurs gardés, en bon sentimental. À 14 ans, il entra chez Cristal & Bronze, à Paris, où il apprit le boulot de tourneur sur bronze. « Attention, enchaîne-t-il, on dit que c’est du bronze, mais en fait, c’est du laiton ! » Les détails, les détails ! Voilà la clé. « Sur une pièce, justifie-t-il, on est tellement nombreux à travailler : y a le monteur, le ciseleur, le polisseur, des fois le décorateur, le vernisseur… S’il y en a un qui foire, ça fout tout en l’air. »

    Meilleur Ouvrier de France, monsieur !

    À la manière qu’il a de parler de son métier, on discerne le souci du geste juste et de sa lente maturation. « On doit apprendre de façon homéopathique, graduelle. Il faut t’amener à comprendre les effets de ce que tu fais », résume-t-il, en mettant l’accent sur la géométrie et l’harmonie, deux concepts liés qui font toute la noblesse du métier, et de l’artisanat au sens large. Lui-même tenait ça quelque part dans ses gênes : fils et petit-fils de tourneur, il dit être un fruit « de la reproduction sociale », lequel aura joliment mûri. « Je suis un homme du rang, devenu gradé sans passer par les écoles ! », s’amuse-t-il, pas peu fier. Car sa carrière, il l’a finie, après des détours par Orléans (il ouvrit un atelier rue des Turcies) et la Touraine, par les établissements Garnier, à Paris, où il finit chef d’atelier du secteur tourneur-ciselure. Entre-temps, il était surtout devenu tourneur sur bois, meilleur Ouvrier de France en 1982 et puis membre de l’Union Compagnonnique, « la plus ancienne association de compagnonnage français ».

    « on est tous du devoir, reste à savoir lequel … »

    Le compagnonnage, un monde où le profane peut se perdre au vu de la diversité des chapelles ; mais dont Max Rapailles met en avant une valeur commune : « l’être et le savoir-être ». « On est tous du Devoir, sourit-il, reste à savoir lequel... » Formateur au sein même de l’Union, il n’en nie pas, non plus, la rudesse de certains jugements. « Bien sûr, on appuie des fois là où ça fait mal, mais le but n’est pas de déglinguer un mec, relève-t-il. Ce qu'on veut, c’est toujours de le mettre sur le chemin de la vie. » La sienne fait aujourd’hui état d’une retraite active, puisque l’un de ses copains lui prête à Orléans un bout d’atelier où il continue de fignoler des objets, et des cannes de préférence. C’est précis, incisif, somptueux. Le Vouvray au bec, il ne nous parlera pas de son tatouage, qui fait l’admiration de ses voisins de quartier. Peut-être qu'il s'agit d'un blindage pour son cœur d’artichaut... 

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    • CV

      04/11/1950 : naissance à Montfermeil (93)

      1982 : devient maître-artisan suite à l’obtention du titre de MOF

      1991 : devient Compagnon tourneur