Les Brèves

    Programmation : chef, la recette !

    Saison culturelle dans la métropole

    Que ce soit pour une municipalité, une association ou un festival, une saison culturelle se construit des mois en amont. Avec quelles ambitions et quels moyens ? benjamin vasset et gaela messerli

    Une saison culturelle, cela se prépare. Avec minutie et sens de l’anticipation. Celle que les Orléanais vont découvrir cette année s’est ainsi bâtie il y a un an, voire un an et demi plus tôt. « À La Chapelle Saint-Mesmin, nous commençons déjà à travailler sur la saison culturelle 2019-2020 », explique ainsi Véronique Daudin, l'adjointe à la Culture. À l’Astrolabe, on s’est aussi habitué à voir loin. Pour la salle de musiques actuelles orléanaise, l’idéal est d’arriver à programmer les artistes qui montent avant qu’ils n’explosent. « Cela reste une subtile alchimie entre équilibre financier et artistique, car même certains artistes émergents ne sont déjà plus accessibles pour nous… », éclaire Fred Robbe, le directeur. Mais c’est en la jouant fine et en ayant le nez creux que la structure a pu attirer le groupe Muse dans les années 2000 ou Stromae en 2013, qui fut même résident à l’Astro. « C’est exceptionnel et cela n’arrive que quatre ou cinq fois dans une carrière… », tempère toutefois

    Fred Robe. Labourer le terrain

    Pour parvenir à ce genre de « coups », il faut bosser dur. Avec son programmateur Matthieu Duffaud, Fred Robbe écume ainsi les festivals, allant même parfois jusqu’aux… États-Unis. À Chécy, elles sont trois à se rendre sur le terrain pour voir des spectacles. « J’ai déjà dû en voir une vingtaine entre décembre et juin », raconte une programmatrice de l’Espace George-Sand. À la Passerelle de Fleury, où cinq personnes s’occupent de la programmation, recherche sur le Net et déplacements en France permettent à l’équipe de trancher. « On s’appuie aussi sur des réseaux identifiés : on sait par exemple que dans la Sarthe, une salle propose une programmation un peu similaire à la nôtre », précise la directrice, Patricia Parthenay.

    Ancien organisateur du Festival de Travers, Pierre Perrault ajoute pour sa part que sa programmation, orientée autour de la chanson française, jouait sur les prix des artistes négociés. « Je me souviens d’être allé à une biennale institutionnelle du spectacle à Nantes, raconte-t-il aujourd’hui. Il me manquait une tête d’affiche. Je suis passé sur un stand de tourneurs et on m’a proposé Charlebois. J’avais un budget limité, j’ai donc dit que je cherchais quelque chose de pas cher. J’ai fini par le signer pour 10 000 €… » Pour attirer un artiste, « la période de programmation influe aussi, continue Pierre Perrault. En octobre, il y a moins de demandes de festivals, donc les prix sont moins élevés ». La réputation d’une salle, ou d’un festival, est un autre facteur clé. « Une fidélité s’instaure avec les managers, les artistes et les boîtes de production, intervient Frédéric Sallé, ancien programmateur à Saint-Jean-de-la-Ruelle. Mon prédécesseur, Michel Labrette, avait impulsé le mouvement. Chez nous, les artistes savaient qu’ils avaient été choisis avec le cœur. » La qualité des installations et leur confort peuvent aussi faire pencher la balance, sans mauvais jeux de mot, quand il s’agit de faire venir un gros poisson. « À Chécy, on est crédible parce qu’on a 700 places, explique une programmatrice. On a une salle qui permet de faire de l’acoustique, les artistes y sont sensibles. »

    Jongler entre les impératifs

    En théorie, s’il ne paraît pas compliqué de trouver des dates pour « remplir » une saison culturelle (« on a tellement de demandes que c’en est presque effrayant », dit-on à Chécy), se pose toutefois la question de la sélection des événements. Pour une collectivité, la Culture fait partie d’une politique publique dans son ensemble. Dont les orientations, et le budget, sont définis par des débats et des arbitrages entre élus. Or, depuis les baisses franches de dotations de l’État, la Culture est souvent celle à qui l’on coupe les ailes… Question de priorités. « Depuis 2014, le choix politique a été, chez nous, de laisser l’enveloppe telle qu’elle était, témoigne Véronique Daudin, l’adjointe chapelloise. Mais on ne l’a pas augmentée non plus, on garde le même budget. L’idée, c’est d’optimiser la saison culturelle, avec au moins un événement programmé une fois par mois. On essaye aussi d’acheter des spectacles qui peuvent être vus à la fois par les écoles et par un public plus large. » À La Passerelle de Fleury, la directrice, Patricia Parthenay, explique que « les orientations sont fixées par les élus. Nous avons une ligne directrice autour de l’humour, du burlesque, du décalé, pour tous les publics, mais aussi accessible financièrement et intellectuellement. »

    Chacun son truc, donc. Mais dans de nombreuses municipalités, on aime bien faire venir, cherry under the cake, quelques têtes d’affiche. À La Chapelle Saint-Mesmin, l’humoriste Manu Payet sera cette année présent à l’occasion des dix ans du festival Échap & Vous. Un spectacle qui coûtera entre « 10 et 20 000 € » à la municipalité. Chécy sera quant à elle visitée par Alex Vizorek, l’un des humoristes de France Inter, et par le chanteur Benjamin Biolay. La plupart du temps, la tête d’affiche remplit son rôle : à de rares exceptions près, elle fait carton plein. « L’an dernier, se rappelle une programmatrice de l’espace George-Sand, on a même refusé du monde pour la pièce de Plaza… » Cela dit, une tête d’affiche ne remplit pas les caisses. « Le prix des places sert uniquement à financer le spectacle, affirme Véronique Daudin, à La Chapelle Saint-Mesmin. On ne fait pas de marges là-dessus. » Version confirmée à l’Astrolabe : pour des concerts comme celui de Camille (cette année) ou de Catherine Ringer (l’année dernière), « l’objectif est de ne pas perdre d’argent. On sait que l’on va remplir, mais il n’y a pas de marge, on s’autofinance. »

    Mais alors, pour une collectivité comme pour une structure indépendante, à quoi bon programmer des « vedettes » ? « Cela permet de faire venir d’autres gens à d’autres spectacles dans la saison, indique notre programmatrice cacienne. Et à vrai dire, c’est surtout pour ça qu’on fait ce métier. » Frédéric Robbe ne dit pas mieux : « notre but est de toucher le plus large public tout en lui faisant découvrir des artistes, dit le directeur de l’Astro. On a des têtes d’affiche qui ont une actualité comme Camille, et en même temps, on accueille des projets artistiques d’artistes émergents. » Enfin, pour certaines communes, une célébrité dans sa commune, cela permet aussi de « rayonner ». « Chez nous, des gens de l’extérieur de la métropole et du Loiret achètent des places pour ces « gros » spectacles », assure ainsi Véronique Daudin. Entre prestige, intérêt commun et gros sous, une saison culturelle est un subtil équilibre à doser. 

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    • Plus chers, les artistes ?

      Pour Frédéric Robbe, le directeur de l’Astrolabe, « il y a une évolution du coût des artistes depuis une dizaine d’années. Avec la chute des ventes de disques, le modèle économique s’est modifié. Les cachets ont augmenté, ce qui est normal. Après, il faut arriver à adéquation entre la jauge et le tarif proposé. On ne peut pas avoir un concert à 30 000 € avec un billet à 50 €. C’est pour cela que l’on milite pour un nouvel espace… »

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