Les Brèves

    ORLÉANS N’OUBLIERA PAS

    Coupe du Monde de football

    La victoire de la France en finale de la Coupe du Monde a déclenché un vrai élan populaire, dimanche, à Orléans. Que restera-t-il, dans un avenir plus ou moins proche, de ces quelques heures de liesse ? Benjamin Vasset

    En une poignée de minutes, le centre-ville d’Orléans devint une véritable ruche bleu, blanc, rouge. Premiers instants d’un vrai frisson collectif, d’une unité éphémère mais sincère, d’un bonheur à l’état brut. On vit un père de famille plus tellement lucide initier un mouvement de brasse entre les jets d’eau de la place du Martroi, des jeunes filles s’embrasser en se lançant des « championnes, mon frère ! » et un groupe de dingos escalader les échafaudages de l’Hôtel de la CCI en travaux. Il y eut aussi avant, après et pendant des fumigènes tricolores, des « clappings » sonores et des Marseillaises hurlées sans remords.

    Durant cette poignée d’heures qui s’éternisait, on a pensé que la dernière fois qu’on avait vu ça, cette place du Martroi ainsi bondée, c’était il y a trois ans et demi. Nous étions le 10 janvier 2015, il faisait froid, tellement plus froid, et Orléans s’était fédérée pour dire non au massacre de Charlie et des idées. Ce jour-là, les larmes qui coulaient avaient le goût de la douleur et du recueillement. Trois ans et demi plus tard, il y avait du sucre dans le sel de ces perles d'yeux. La fête fut donc délicieuse, parce que tout le monde s’y était invité sans n'avoir rien apporté d'autre que sa bonne humeur. Cela dura toute la soirée, et puis une bonne partie de la nuit. On s’endormit au son des coups de klaxon en se disant que demain, étrangement, ne serait pas un autre jour.

    « cet après-midi-là, on aura vraiment tout vu… »

    L’oubli, oui, mais jusqu’où ?

    Le jour d’après, justement, la sidération collective céda doucement la place aux témoignages moins consensuels. Les indifférents firent entendre leurs voix. On ressortit aussi les poncifs, du « football opium du peuple » jusqu’à la critique sportive de la déraison pure. Il faut dire que le choix de systématiquement affubler aux champions du monde le terme de « héros » n'était pas la trouvaille sémantique du siècle. Ce premier jour post-coïtum, on nous rappela aussi que le foot n’empêchait pas des migrants de toujours se noyer en Méditerranée.

    Le deuxième jour, on commença à évoquer le sort de ces femmes qui, l’avant-veille, avaient subi, lors des célébrations de la victoire, les agressions de quelques mâles trop entreprenants, trop alcoolisés, trop cons. On découvrit aussi des images de bords de Loire ou des Champs-Élysées, souillés par un déferlement de canettes de bières vides et de cadavres de bouteilles tristes. On vit défiler en boucle ces images de bagnoles éventrées et de magasins défoncés. On se dit alors qu’on avait été un peu bêtes d’avoir autant crié pour ces types qui, finalement – Anne-Sophie Lapix avait raison... – ne faisaient que « courir derrière un ballon ».

    Le troisième jour, le Tour de France est redevenu le sujet qui clôturait les flashs infos, et on s’est dit que la fête était vraiment finie, que c’était le début de la gueule de bois, et que cela allait passer.

    Des souvenirs pour vingt ans

    Mais le soir venu, on s’est souvenu des cris, des chants et des embrassades ; on s’est dit que tout cela avait été précieux et que s’il fallait seulement quatre buts pour nous offrir cette folie instantanée et nécessaire, le prix n’était peut-être pas si lourd à payer. On a aussi pensé que, pour se retrouver autour d’un horizon commun, les habitants des îles Féroé passaient, eux, trois mois de l’année à massacrer des dauphins. Entre ce bal macabre et nos excès de ballons, on s’est dit qu’on avait peut-être choisi le moindre des maux même si, quand on refaisait le match, on faisait tous un peu mal aux mouches.

    Alors oui, Orléans reviendra bien vite « à la réalité », mais cette réalité-là, on espère encore se la placer de temps à autre sous le coude gauche pendant que le droit se soulève. Dans vingt ans, on se rappellera certainement encore qu’en ces jours de juille -et pour paraphraser Desproges, qui détestait le foot- on aura au moins « vécu heureux en attendant la mort... » 

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    • Au Campo Santo, la terre a tremblé

      Dimanche 15 juillet, 15 h 30, Orléans. Nous sommes déjà à plus d’une heure de la rencontre entre la France et la Croatie que les portes du Campo Santo se sont déjà refermées. Avec près de 6 000 personnes présentes, la jauge maximum de sécurité vient d’être atteinte. Alors qu’un représentant des Drouguis est invité sur scène pour lancer un mémorable clapping, les secouristes, eux, sont déjà en action pour évacuer celles et ceux que la chaleur a cueillis à froid...Tous ont l’enthousiasme des grands jours et une assurance à toute épreuve avant cette finale de Coupe du Monde. Pourtant, dès les premiers instants, les visages se crispent. La Croatie mène les débats et monopolise le ballon avec des attaques incisives. C’est dire si le premier but français, un peu contre le cours du jeu, lève une clameur sans précédent dans le Campo Santo. Marseillaise, les drapeaux, chants de supporters… Toute la panoplie est de sortie pour cette ouverture du score qui semble enfin confirmer l’optimisme du public avant que... la Croatie ne revienne au score.

      Et puis l’explosion…

      Le silence s’empare alors des lieux, les visages épient ensuite toutes les actions offensives françaises, saluent le moindre tacle et la moindre action défensive empêchant les adversaires d’aggraver la situation, jusqu’à ce qu’un penalty vienne créer un suspense insoutenable, le temps que l’arbitre ne confirme une main dans la surface, grâce à l’utilisation de l’arbitrage vidéo. Ce sera le dernier moment d’angoisse de cette journée. Car, pour le reste, la seconde mi-temps ne sera qu’une succession de hourrah ponctués de quelques râles de déception tant les occasions françaises se multiplient, autant que les buts, d’ailleurs.

      Et au coup de sifflet final, c’est l’explosion. Le sol du Campo Santo tremble. Une véritable secousse tellurique qui donne le coup d’envoi à une grande soirée de fête. Si certains décident de partir immédiatement dans le centre-ville pour lever les drapeaux et trinquer à la victoire de tout un pays, d’autres attendent la remise – particulièrement émouvante – du trophée. Une situation qui eut pour effet bénéfique de rendre la sortie des lieux bien plus fluide qu’à l’habitude... p.h