Les Brèves

    Marie Alloy : Gravée hors du temps

    De serveuse en Provence à enseignante en arts plastiques et éditrice à Orléans, elle semble avoir eu mille vies. Aujourd’hui, à 66 ans, la création reste son moteur. Entre les poésies et les gravures, elle suit le cours du temps et y dépose ses coups de pinceau.

    claire seznec

    En parcourant l’actuelle exposition à l’entrée de la médiathèque d’Orléans, vous pourrez sans doute croiser Marie Alloy, une femme discrète, aux pas si légers qu’on ne l’entend pas lorsqu’elle arrive. Pourtant, dans les vitrines, ce sont ses gravures, ses aquarelles, quelques livres de poésie qu’elle a édité en vingt-cinq ans, l’âge de sa maison d’éditions, Le Silence qui roule.

    « j’aime la création intuitive »

    Entre les cours de dessins et la lecture de poèmes, son cœur a longtemps balancé. L’année de son bac, un « dilemme terrible » s’est posé : aller à la fac de Lettres ou à l’école des Beaux-Arts ? Finalement, elle entre aux Beaux-Arts de Lille avec beaucoup de joie et d’attente. « C’était juste après Mai 68, se rappelle Marie Alloy. C’était catastrophique : je n’ai rien appris, ils n’enseignaient que les bases et ne parlaient même plus de la peinture sur chevalet. » Après deux années de désillusion, elle laisse tomber, descend en Provence. Et commence une vie jonchée de « galères ». Sans le sou, sans diplôme à part le bac, elle devient serveuse, puis travaille dans une usine de découpe de viande – « être ouvrier, c’est très dur », confie-t-elle aujourd’hui, des souvenirs plein la tête. Par un concours de circonstances, elle se lance dans des cours en arts plastiques, par correspondance, pour tenter l’Institut de préparation aux enseignements de second degré. « À cette époque-là, je faisais les marchés. Et puis un jour, j’ai reçu un télégramme pendant que je travaillais : j’étais reçue, raconte Marie Alloy, encore émue aux larmes. Ça a changé ma vie, ça m’a sauvée. »

    « Lire et contempler »

    De fil en aiguille, Marie Alloy construit sa vie entre l’enseignement – surtout en collège mais aussi en lycée et à l’Université de Valenciennes, – et la création le soir, à la maison. Des écrits en vers, de véritables poésies ; des gravures sur zinc, sur cuivre, sur bois ; de grandes toiles couvertes de peinture à l’acrylique, à l’huile… Dans son atelier, les œuvres se multiplient dans toutes les techniques imaginables. Les couleurs bleues, vertes, rouges, ocres se mêlent au noir et au blanc. Ici, on semble voir de l’eau ; là, de l’air ; encore plus loin, la terre ; et enfin, le feu. En observant bien, on y décèle ce qu’est la nature et on se laisse entraîner par les émotions. « J’aime la création intuitive. Je fais de la restitution sensible de ce que j’ai ressenti à un moment donné », explique l’artiste. On comprend alors un peu mieux ses œuvres. À ses débuts, la poussière et les terrils du bassin minier l’ont beaucoup influencée. Ses créations étaient généralement noires. À force d’écrire tous les jours, Marie Alloy estime s’être libérée de cet héritage. « J’ai toujours eu besoin du rapport aux mots. J’aime lire et contempler, c’est comme ça qu’on entre dans un texte et un tableau », lance-t-elle. Ainsi une évidence s’affirme en 1993 : elle crée un premier livre avec quinze gravures en lien avec autant de « tout petits poèmes » écrits par un écrivain ; un boulot énorme, demandant jusqu’à une année de recherches et de travail artistique.

    50 livres en 25 ans

    À raison de deux livres créés par an en vingt-cinq ans, le travail est de taille. Certains ouvrages sont de petites tailles quand d’autres possèdent des pages d’un mètre de long. Pour l’un des livres, vingt maquettes ont été nécessaires avant de trouver la bonne. L’idée est de créer un lien entre la poésie et la gravure ou la peinture : le texte amène le format et la création qui l’entoure. Marie Alloy réalise de nombreuses gravures : « c’est très mental, on est dans le sensible ; et en même temps, c’est très physique parce que les plaques de zinc ou de cuivre sont lourdes ». Dans son jardin, elle en laisse parfois prendre les affres du temps et du climat. Ça ondule, ça se creuse, le tout naturellement. Pour cette artiste-artisan, ses objets deviennent des supports de rêverie. La création d’une seule gravure peut durer plusieurs semaines. Marie Alloy prend le temps et s’arme de patience pour terminer ses œuvres. « C’est ma manière de lutter contre la surabondance des images, précise-t-elle en confiant toutefois aimer prendre des photos avec son téléphone. Je tente de résister à l’immédiateté d’aujourd’hui. Mes gravures doivent passer dans le temps, sans âge, sans époque définie, comme hors du temps. »

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    • CV

      02/07/1951 : naissance dans le Pas-de-Calais

      1982 : agrégation en arts plastiques

      1993 : création des éditions Le Silence qui roule