Les Brèves

    Barbara Tisseron Aux enfants de la malchance

    Chef du service de pédiatrie générale et de l’unité médico-judiciaire (UMJ) du CHRO, elle accueille depuis une dizaine d’années les enfants victimes de violences au sein d’une équipe pluridisciplinaire. Un travail à la frontière « de la médecine, du droit et de la Justice ».

    BenjaminVasset

    Son débit apaisant et sa bienveillance évidente collent assez bien à l’image que l’on se fait d’une pédiatre. D’une extrême douceur, Barbara Tisseron confie d’ailleurs « aimer profondément » les enfants et se laisser attendrir par eux à tous les stades de leur croissance. « L’enfance est un pays dont on ne revient jamais », dit-on souvent, et cela semble encore plus vrai pour les mineurs passant entre les mains de cette pédiatre de formation, qui dirige au CHRO une unité médico-judiciaire (UMJ) baptisée Unité d’Accueil des Jeunes Victimes. En 2016, plus de 900 enfants y ont été conduits, à plus de 80 % du temps sur réquisition. Actes de maltraitance, violences intrafamiliales et/ou violences sexuelles y sont examinées, par la police ou la gendarmerie pour le côté judiciaire et par une équipe de pédiatres et de psychologues pour le volet médical, auquel s’ajoute la collaboration d’assistantes sociales. « Nous avons démarré sans aucun moyen, explique Barbara Tisseron. Puis en 2011, une réforme nous a permis de bénéficier d’une enveloppe du ministère de la Justice. » Depuis 2013, l’Unité dispose d’une salle d’audition filmée. Et en juillet dernier, une salle de confrontation entre les victimes de violences et leurs auteurs a été inaugurée.

    Une « aide ultime »

    « Aujourd’hui, on peut se dire qu’on a créé un espace offrant aux enfants un cadre d’audition sécurisant », se félicite Barbara Tisseron qui, en plus d’une décennie, a pu mesurer toutes les formes de brutalité que l’être humain est capable de faire subir. Des enfants esquintés, la praticienne en a pris des centaines sous son aile, mais elle reste cependant persuadée d’une chose : un enfant peut cautériser les blessures qui lui ont été infligées. « Tout dépend de sa résilience, de la façon dont il est protégé. Mais oui, certains pourront aller « bien ». » Un message d’espoir qui signifie aussi que rien n’est définitivement cassé, bien que la porcelaine reste fragile. D’ailleurs, au cours de ces examens, le cœur du médecin, témoin rétrospectif des ignominies commises, est lui aussi soumis à rude épreuve. « Quand je vois les lésions de certains enfants, il m’arrive d’avoir du mal à contenir mes larmes », confirme Barbara Tisseron. Mais le devoir impose de refouler ces émotions qui refont forcément surface, un peu plus tard. « Ce n’est pas toujours évident de laisser notre petit paquet devant notre porte », métaphorise la pédiatre qui, revers de la médaille, est en capacité de « dire à ces enfants que leur calvaire ne recommencera plus. »

    « Leur vie dans nos mains »

    Barbara Tisseron dit avoir toujours voulu être médecin, même du temps où elle franchissait les grilles de l’École Alsacienne, à Paris. « J’avais ce désir d’aider les gens et m’occuper des enfants », exprime-t-elle. Pour réussir son concours de spécialité, à la fin de sa sixième année de fac de médecine, elle reconnaît ainsi « avoir bossé jour et nuit pendant un an et demi ». Parce qu’elle voulait devenir pédiatre et pas autre chose, et qu’elle a toujours été une bosseuse pointilleuse. « C’est aussi parce que je n’avais pas fondamentalement confiance en moi, avoue-t-elle. Je démarrais toujours l’année en me disant que je n’allais pas y arriver… » L’histoire qu’elle s’est elle-même construite lui a depuis prouvé le contraire, et elle sent qu’elle est aujourd’hui à sa place dans cette voie si particulière qu’est la médecine légale. Une voie « pas toujours perçue comme une médecine ‘noble’, mais des enfants maltraités meurent tous les jours. Alors oui, je veux bien avoir fait 15 ans d’études pour œuvrer contre ça. » Même si cela, confie-t-elle, prend « beaucoup de place », et que monter une barrière entre les enfants qu’elle soigne et sa propre progéniture nécessite d'ériger des parois diablement étanches. « J’essaye de ne pas transmettre trop d’inquiétudes… », formule-t-elle en guise de conclusion. Car quoi qu’il advienne, l’enfance est un pays où l’on retourne toujours. 

    « dire aux enfants que ça ne recommencera plus… »

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    • CV

      25/03/1971 : naissance à Paris

      2002 : docteur en médecine spécialité pédiatrique

      2008 : création de l’Unité d’Accueil des Jeunes Victimes