Les Brèves

    Pastels et scalpel

    Valérie Luquet

    Depuis décembre dernier, elle restaure les œuvres du musée des Beaux-Arts d’Orléans et a même inventé un protocole pour transporter les pastels sans les abîmer. Passionnée, spontanée et assez délurée malgré une réserve certaine, elle nous laisse entrer dans son atelier, lieu secret du musée. Loin des regards, là où tout se passe.

    Claire Seznec

    « Bip ! » Un coup de badge, et c’est derrière une lourde porte rouge, au troisième étage du musée des Beaux-Arts, que nous accueille Valérie Luquet, lunettes sur le nez pour y voir plus clair de près. « Bon, entrez, on ne va pas s’installer dans l’atelier, c’est un peu le bazar », lance-t-elle en ouvrant une autre porte, au fond d’une salle qu’elle a traversée si rapidement qu’on a du mal à la suivre… Sur le sol, un chemin plastifié parfois surélevé avec, à côté, un chariot à roulettes, nous intrigue. En réalité, il s’agit « un parcours du combattant », inventé pour le transport des pastels. La restauratrice du musée l’a créé pour concrétiser l’actuelle exposition sur Jean-Baptiste Perronneau. « C’est tout un truc pour ne pas les abîmer, il ne faut pas que les grains de pastel tombent, que le papier se gondole ou que le verre du cadre casse… », précise-t-elle. En septembre dernier, même pas encore en poste au musée des Beaux-Arts, cette Parisienne d’origine a commencé à travailler sur le protocole décrit plus haut : dans l’atelier et les archives du musée, on trouve encore de la mousse crantée, du bois et des tuyaux mous restés là après de multiples essais. N’empêche que la recherche a porté ses fruits, même si cette première esquisse attend d’être affinée. « Le transport, c’est une réflexion globale, affirme Valérie Luquet. Il faut comprendre comment a été faite la peinture au pastel, saisir les petites choses invisibles, pas seulement celles qu’on ne voit pas, mais aussi celles auxquelles on ne pense pas. »

    Ce n’est sans doute pas pour rien qu’elle s’est tournée vers les dessous de l’art : petite, son grand rêve était de devenir archéologue, pour pouvoir, en quelque sorte, remonter le temps et comprendre le pourquoi du comment. Son intérêt pour la restauration est apparu pendant sa première ou deuxième année lycéenne, après avoir vu un reportage à la télévision. Le Noël suivant, un livre intitulé La vie secrète des chefs-d’œuvre l’attendait au pied du sapin. Ce fut le déclic final, celui affirmant son « gros fantasme » de « voir ce qu’on ne voit pas habituellement… » De découvrir et d’ouvrir des portes dérobées, d’écouter les œuvres et d’en pénétrer l’intimité. « Mais attention, je ne suis pas une artiste !, clame l’intéressée. Enfin, être restaurateur d’art, c’est artistique, oui, mais aussi manuel et intellectuel. C’est le métier du lien. » Le lien, un mot qui revient souvent, synonyme pour Valérie Luquet de travail en équipe, ce qu’elle a toujours cherché, même quand elle bossait en indépendante. C’est d’ailleurs un peu par dépit, et « parce qu’il n’y avait pas beaucoup de postes dans les musées », qu’en 1998, à peine son diplôme de l’École du Louvre (qu’elle a passé parce qu’elle ne connaissait « rien à l’histoire de l’art ») et son diplôme de l’Institut National du Patrimoine (pour devenir restauratrice d’œuvres d’art) en poche, elle s’est lancée à son compte. Seule.

    L’amour du Louvre

    Elle quitta ainsi ses attaches parisiennes pour s’installer en province, d’abord à Saint-Quentin, puis à Poitiers, où une « pépinière de restaurateurs d’œuvres d’art, finalement pas terrible » ouvrait alors, puis, enfin, dans la région de Marseille. Ce n’est pas pour autant que ses allers-retours à Paris se raréfièrent : le chef d’atelier du musée de Louvre la fit ainsi participer à la restauration et à l’encadrement d’environ 150 peintures au pastel, à raison d’une vingtaine par an…

    La relation entre le Louvre et Valérie Luquet ressemble à si méprendre à une histoire d’amour. De mission par-ci en mission par-là, la restauratrice se retrouva de nombreuses fois entre les murs du fameux musée parisien. Même en reprenant des études, pour s’amuser, elle y passa ensuite le plus clair de son temps. C’était en 2012, et elle s’était alors lancée dans un Master en histoire des techniques « sur le montage et les encadrements des dessins depuis le XVIIIe siècle. » Rien que ça ! Finalement, elle enchaîna sur une thèse, en resserrant le sujet sur le pastel. Et cela ne fut pas vain, puisque ces quelques années lui donnèrent un recul suffisant sur le métier de restaurateur d’œuvres d’art et sur sa manière de travailler. Pour elle, tout passe désormais par les odeurs des pastels ou des papiers, par le bruit du scalpel lors de la restauration et par la matière sous les doigts. Tout passe par le corps. « On voit tous les objets de différentes manières, moi je les vois de plusieurs façons en même temps… », explique-t-elle, énigmatique.

    Arrière-boutique

    Un beau jour, la décision tomba cependant sous le sens : fini l’administratif à outrance dû aux appels d’offres auxquels il fallait répondre pour travailler, l’heure était venue de chercher un poste dans un musée et de couper les ponts, du moins pour un temps, avec son travail au Louvre, « même si (elle aurait) tellement aimé restaurer La Pompadour, peinte au pastel par Maurice-Quentin Delatour… ». Ce comme empreinte de nostalgie, même si elle suit toujours activement les avancées de ses collègues parisiens devenus amis au fil des années.

    « Restaurateur d’art, c’est le métier du lien »

    Dans la tête de Valérie Luquet, Orléans pointa alors le bout de son nez. « J’ai des attaches ici : mon arrière-grand-père était ingénieur SNCF, il a même participé à la construction de la première ligne entre Paris et Orléans », raconte-t-elle avec une once de fierté pour sa famille, férue de construction et de bricolage. Ce n’est donc qu’à moitié par hasard si, après un premier stage au printemps 2016 au musée des Beaux-Arts d’Orléans, la restauratrice revint en septembre en vacation et postula pour le poste de restauratrice, sa prédécesseur étant parti à exercer à Bayonne. Depuis décembre, elle s’est installée au milieu des rangées de pastels, dans les salles presque secrètes du musée. On n’en parle jamais, mais c’est là où tout se joue. C’est ainsi grâce à Valérie Luquet qu’une multitude de pastels de Perronneau, sublimés par leurs cadres bien souvent d’époque, sont aujourd’hui accrochés en salle d’exposition. Un travail discret, loin des projecteurs et des mondanités, qui colle avec sa personnalité sobre. Certes, voir ces tableaux comme neufs sur les murs des Beaux-Arts l’emplit de joie, mais elle est déjà passée à autre chose, continuant de mettre tous ses sens en action pour permettre aux œuvres, aux artistes et aux époques d’antan de continuer leurs histoires. Un peu pour faire le lien avec les générations futures. Un peu comme un maître du temps. 

    Les Brèves

    • CV

      22/06/1970 : naissance à Paris

      1998 : début de ses missions au Louvre

      2016 : arrivée à Orléans