Les Brèves

    Un « Village noir » à Orléans

    Histoire du XXe siècle

    En 1905, Orléans accueillit sur les mails une exposition commerciale et industrielle qui attira, selon les dires de l’époque, plus de 250 000 visiteurs. Pour l’occasion, un « Village noir » fut installé pour « animer » l’événement. Les commentaires qui l’accompagnèrent reflètent l’ethnocentrisme encore en vogue dans l’Europe colonialiste du début de XXe siècle.

    Benjamin Vasset

    La Foirexpo d’Orléans qui se tient au printemps pendant une dizaine de jours a une grande sœur lointaine. De mai à septembre 1905, « l’Exposition d’Orléans » rassembla ainsi plusieurs centaines d’exposants dans le but de dynamiser le tissu industriel et commercial de la région. Ce genre d’événements était alors particulièrement à la mode et, sans remonter jusqu’à la grande exposition universelle de Paris en 1888, les grandes villes françaises rivalisaient d’ingéniosité pour mettre en valeur leurs forces vives.

    Au début du XXe siècle, un homme, Jean-Alfred Vigé, s’affirma comme l’un des spécialistes de ce type de manifestations. À la fin de l’année 1904, il convainquit ainsi le Conseil municipal d’Orléans de lui octroyer une subvention de 15 000 francs pour monter une exposition industrielle et commerciale dans la cité johannique. Une lettre de recommandation signée par le maire de Nantes fit pour sa renommée : les élus de l’époque furent sensibles à son projet, qui permettait selon eux « d’attirer dans notre ville une affluence notable de visiteurs étrangers. Leur présence (provoquerait) un mouvement d’affaires dont le commerce local (serait) le premier à profiter. » Au cours du premier semestre de l’année 1905, plusieurs pavillons furent ainsi montés, dont un « Palais de l’Alimentation et de l’Hygiène », un casino ou encore un « Palais des Arts Libéraux ». Pour amadouer le chaland, Jean-Alfred Vigé sortit de sa manche l’une de ses cartes maîtresses, qu’il utilisa dans de nombreuses autres expositions similaires, à Reims ou Toulouse notamment : l’importation d’un « Village noir », habité par des populations africaines du cru.

    « Ces nègres, ces sauvages »

    La presse conservatrice de l’époque vit ce Village comme « l’une des attractions les plus intéressantes de l’Exposition d’Orléans. » Une centaine d’autochtones furent en fait déracinés pendant près de cinq mois de leur terre natale pour aller se montrer en spectacle au bon peuple orléanais. « Le visiteur pourra étudier la vie simple, les mœurs primitives des indigènes du centre de l’Afrique (…). Ils verront des nègres bon teint arrivant en droite ligne du continent africain », écrivit le Journal du Loiret en avril 1905. Il y a dans cette description un côté « foire aux bestiaux » qui n’était pas surprenant dans le contexte de l’époque. Au début du XXe siècle, les puissances européennes se battaient en effet dans le monde entier pour grappiller ou maintenir une part de leur influence coloniale. Les Français n’avaient pas encore découvert les tirailleurs sénégalais sur les champs de bataille de la Grande Guerre et le mythe du (bon) sauvage avait encore de beaux jours devant lui.

    La description par les journalistes locaux de ce « Village noir » semble choquante aujourd’hui, mais elle n’était pas exceptionnelle à ce moment-là de l’Histoire. Les autochtones peuplant ce village de pacotille étaient ainsi considérés le plus normalement du monde comme un « petit peuple remuant, bavard, qui (avait) l’air de s’amuser autant sinon plus que ceux qui le contemplent. » Ces Africains soumis à l’ethnocentrisme européen en vigueur offraient même « les apparences de la plus florissante santé (…). On vit ainsi ces nègres, ces sauvages, faire leurs prières selon le rite musulman. » Oui, en 1905, les Orléanais se rendaient dans ce « Village noir » comme s’ils visitaient un zoo : ils croyaient à ce qu’on leur montrait, s’extasiant devant « ces grands gaillards heureux d’amuser la foule par leurs contorsions. » Rétrospectivement, c’est à la fois pathétique et tristement symbolique d’une certaine forme de pensée. Il fallut encore bien des décennies pour que ce tropisme s’estompât peu à peu même si, près d’un siècle plus tard, un président de la République française déclama sans sourciller que « l’homme noir n’était pas assez entré dans l’histoire… ». Avec un boulet aux pieds et un fouet cinglant ses omoplates, il avait peu de chances de trouver la bonne porte. 

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