Les Brèves

    Affiches and trips

    L’un des plus anciens affichistes d’Orléans a connu les années punk de la cité johannique, auxquelles il a activement apporté son écot. Du son à l’image, il a aussi créé plusieurs affiches et logos emblématiques de la ville, et donne depuis 17 ans des cours de graphisme à l’ESAD. Rencontre. 

    Benjamin Vasset

    C’est ce qu’on appelle savoir recevoir. On discutait depuis plus d’une heure quand une pauvre téléprospectrice a fait glouglouter le combiné pour la troisième fois de la journée. « Qu’est-ce qu’ils m’emmerdent ceux-là… », a soupiré Samuel Roux avant de parler du pays à cette interlocutrice éconduite manu militari. « Puisque je vous dit que je ne suis pas à la retraite ! Vous me faites ch...! Au revoir madame ! » Vue de l’extérieur, la scène valait son pesant de nougat d’autant que, quelques minutes plus tôt, le graphiste affichiste dont nous dressons aujourd’hui le portrait nous avait avoué : « Je suis heureux, et c’est bien de s’en rendre compte. Pourtant, les gens me considèrent comme un râleur… » On en aura au moins eu la parfaite démonstration dans la foulée ; une preuve par l’exemple qui tranchait avec le brin de timidité dont Samuel Roux avait fait preuve au moment où l’on avait franchi le seuil de sa « caverne » de la rue des Turcies, une tanière remplie de 2 000 vinyles où il réfléchit à ses affiches en tirant sur sa bouffarde. « C’est sûr qu’ici, ça fait pas trop agence de pub, nous confia-t-il plus tard. Je suis pas un hipster, moi ! »

    Un hipster, assurément pas, mais un rockeur, plutôt deux fois qu’une. Au milieu des années 80, au moment de présenter son projet de diplôme national supérieur d’Arts Plastiques à l’IAV d’Orléans – sobrement intitulé Rock n’roll humanum est – il avait invité « la fine fleur du rock orléanais » à se produire en concert pour faire la claque. « On avait fait une grosse fête et on avait bu pas mal de bières », sourit-il, prélude à une intronisation réussie dans le milieu du punk orléanais, qui fit selon lui de la cité johannique une place forte en la matière à cette époque. Lui-même fut le bassiste du groupe Fly’s Fuckers, qui ne se mit en veilleuse qu’il y a deux ans. « On avait toujours la patate, on se fendait bien la gueule, raconte-t-il. On chantait en bon yaourt, comme des branleurs de 20 ans. » Il n’est aujourd’hui ni nostalgique, ni amer de ces années de déglingue et de marrades qu’il a su faire perdurer par la suite, malgré une paternité précoce, à 23 ans révolus. Il évoque les concerts au Zig, le disquaire Music Please de la rue de Bourgogne et les fêtes organisées à l’arrache, en roue libre. « On avait même bu des coups avec Manu Chao au P’tit Ballon, à l’époque où il n’était pas encore connu et jouait avec son groupe des Hot Pants », se rappelle-t-il. Il l’assure, il n’y avait aucun message politique, aucune revendication existentielle dans ces années rock n’roll, au sens premier du terme. « On avait juste l’idée d’avoir 20 ans et de se prendre pour des rebelles avec nos jeans défoncés et nos tee-shirts des Ramones. Ce qu’on voulait, c’est peut-être faire plus fort que nos parents soixante-huitards, qui s’étaient, en fin de compte, un peu retenus. »

    « J’ai besoin de cette liberté »

    Si la période fut haute en couleur et en intenses plaisirs de la vie, le principe de réalité appela un jour Samuel Roux à des obligations plus prosaïques. Pour subvenir aux besoins de la petite famille, il s’installa à son compte comme graphiste, à une époque où les agences faisaient florès à Orléans. « Je crois qu’avec Jean-Paul Vomorin, on était les seuls graphistes indépendants dans les pages jaunes… », relève-t-il avec une once de fierté rentrée, tout en rappelant à quel point le boulot n’était pas tout à fait le même, lorsque l’informatique n’avait pas encore tout cannibalisé. « On travaillait avec des photograveurs, des photocomposeurs, des coursiers… Il fallait avoir une vraie connaissance de la chaîne graphique. » Ordinateurs et logiciels arrivèrent ensuite, et il fallut bien s’y mettre, « dans la douleur ». « Mais j’ai tout appris tout seul, raconte l’intéressé. De toute façon, n’importe quel blaireau peut s’y mettre... » Ce n’est cependant pas lui qui vous écrira 140 signes sur Twitter ou postera une photo de ses œuvres sur Instagram. Même pas de site Internet pour vanter ses mérites, mais « la porte de (son) atelier est toujours ouverte ! », lance-t-il. À ses étudiants de l’ESAD notamment, à qui il enseigne dix heures par semaine les principes de la conception visuelle, mais aussi et surtout les moyens de casser les codes et de s’inventer un style ainsi qu’une personnalité artistique. « Je veux partager autre chose que l’autorité d’un prof sur ses étudiants », dit-il. Pour que ceux-ci puissent vendre leur talent et non leur savoir-faire, ils les poussent à dépasser leurs limites et à « aller voir ailleurs », comme disait Brel. Régulièrement, il les emmène notamment faire un saut au mois du graphisme d’Échirolles, parce que, « ce qu’(il) aime, c’est partager plus que dicter. » Lui-même en ressent le besoin impérieux maintenant qu’il profite, depuis quelques années, d’un programme Erasmus+ destiné aux enseignants, lequel lui permet, de temps à autre, des escapades dans des écoles d’art d’Europe ; « cette putain d’Europe qu’on a failli perdre », tempête-t-il dans une allusion non dissimulée à la dernière campagne présidentielle. Il parle de rencontres qu’il y a faites avec une vraie passion dans la voix et le désir, aussi, à plus de 50 balais, de mordre à pleines dents dans ce que le monde a de meilleur à proposer. « Quand on se retrouve, on est une famille de profs nomades, et je suis comme un étudiant : on cause de tout. Des Clash, des Ramones et des Sex Pistols… » À travers ce dépassement des frontières, Samuel Roux dessine aussi un avenir moins trouble que ce que les Cassandre de tout bord ont lourdement dispersé lors des six derniers mois. « Les jeunes sont encore vachement inquiets par rapport à l’avenir, mais c’est une tendance qui est en train de s’estomper avec le coworking, le covoiturage, la colocation… En fait, ils ont beaucoup moins peur qu’avant. »

    « Je vais pas chialer, mais ces gamins, je les aime ! »

    La peur n’est pas ce qui étouffe non plus Samuel Roux, qui n’a visiblement jamais roulé sur des lingots d’or mais s’en est toujours sorti pour terminer le mois. Il faut dire que l’affichiste a, quand même, quelques menus travaux à mettre à son actif, comme les affiches des Festival de Loire 2009 et 2015 ou les logos du Zénith d’Orléans et du – feu – festival Orléans Jazz. « Ça, ça m’a collé à la peau pendant très longtemps, explique-t-il. Faut dire qu’un logo qui reste 27 ans, c’est quand même pas mal… » Il aimerait bien aujourd’hui, si l’occasion s’en présentait, bosser sur l’affiche du Festival des Jardins de Chaumont ou celle des Francofolies de La Rochelle. Mais n’ayant jamais voulu embaucher quelqu’un, Samuel Roux a déjà un agenda bien rempli, qu’il ponctue épisodiquement de quelques coupures bien senties, mais rarement de très longues vacances. « Avant tout, je suis un grand bosseur », tient-il à rappeler. Un bosseur qui goûte peu aux mondanités, pince-fesses et autres vernissages. « J’ai horreur de la ruée vers la bouffe », se marre-t-il, expliquant préférer la compagnie des « gens authentiques » à celle de l’intelligentsia. Ça, c’est clairement affiché. 

    Les Brèves

    • CV

      03/07/1963 : naissance à Montcy-Notre-Dame (Ardennes)

      1986 : obtient son DNSEP à l’IAV d’Orléans

      1992 : crée le logo d’Orléans Jazz

      2000 : devient prof à l’ESAD et achète son atelier